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Le massif du Mont Blanc est vaste et raide. Avant je le savais, maintenant j’en suis vraiment convaincu. J’en suis sûr parce que deux jours après notre bambée avec Alex j’ai encore les cuisses épuisées comme si je venais de terminer une séance de muscu spéciale quadris.

Et pour cause, un peu obstinés et gourmands, l’idée d’aller faire la Verte en traversée nous séduisait disons fortement. On savait que c’était une course longue et physique. Mais se farcir un couloir raide en neige et glace de 1000m, redescendre de l’autre côté par un couloir raide aussi, puis filer à Chamonix à ski par un petit tour de presque 20 bornes, en fait c’est étonnamment long !
20190227_072635Alex (notre très regretté responsable de la section ski maintenant remplacé par un individu de fort petite taille dont je tairai le nom) a des dispos pas souvent faciles à faire coïncider avec les miennes ; mais quand ça colle on se loupe pas, au propre comme au figuré. Premier objectif une goulotte mignonne dans les Aravis. Puis de fil en aiguille, c’est justement l’Aiguille Verte qui nous attire : haute, belle, raide, mythique. Et en bonus elle a l’air en conditions… 26 février, midi, Chamonix, le rendez-vous est fixé.
26 février - 13h, les sacs sont prêts : départ. 13h40, nous avons déjà gravi 1400m de dénivelé positif. Impressionnant ? Non pas tant que ça étant donné l’utilisation des remontées mécaniques pour la modique somme de 28 euros ! Bon il reste encore un petit 600m+ pour accéder au refuge d’Argentière dont les gardiens sont géniaux. Extrêmement accueillants, il n’en reste pas moins qu’ils nous déconseillent fortement le couloir Couturier à la Verte qui est plutôt en bonne conditions mais qui ne passe pas au niveau de la calotte sommitale : une crevasse barre le passage. Damned, qu’allons-nous faire ? En bons intellectuels de service, nous décidons d’y aller quand même…

Réveil à 2h du matin, départ à 3 après l’arrêt au stand de rigueur. On s’enfonce dans la nuit pour descendre sur le glacier. Les skis sont bien pratiques pour se débarrasser des 200m négatifs jusqu’au bassin. Ils me gênent plus pendant la remontée sur l’autre versant en neige dure, du coup je choisis l’option pédestre. On progresse à la même allure avec Alex qui lui reste à ski. Nous atteignons la rimaye (crevasse entre le glacier et les pentes de la montagne) en 1h40. C’est plutôt rapide, cool !

Les choses sérieuses commencent. On s’équipe, on s’encorde, on démarre. Il est 5h et le noir nous enveloppe. Mais les coups de frontale en contrebas nous permettent de bien imaginer le vide qui se creuse lentement mais sûrement dans notre dos. Lentement, pas tant que ça : on grimpe sur un rythme de 250m/heure, plutôt efficace dans ce couloir. Certaines sections sont magnifiques, en glace bosselée qui exigent de bien jouer du piolet. Puis vient une partie exposée aux séracs (blocs de glace géants suspendus) qui nous semble bien longue. Mais nous sommes à l’abri au lever du jour.

800m et 3 heures après le départ, LA crevasse : celle qui ne passe pas et dont on a sérieusement l’impression qu’elle ne passe vraiment pas. C’est une grosse marche (de 3m de haut environ quand même) en neige inconsistante dans laquelle il est impossible de planter un piolet. Impossible à grimper. En repensant aux bonnes vieilles méthodes des anciens, nous pensons à faire une courte échelle pour franchir ce bordel ! Alex enlève un crampon, se hisse sur ma cuisse, puis sur mon épaule pour se retrouver en haut. Il lui faut maintenant faire un corps mort avec ses skis, et j’utilise une technique de remontée sur corde pour franchir à mon tour le passage. Du bon bidouillage inspiré 20190227_100333quoi !

200m de plus, bizarrement sans que les poumons ne souffrent trop, et c’est la récompense. Nous sommes au sommet. L’émotion est vraiment grande de se tenir là, sur ce sommet à plus de 4000 en plein « hiver ». On profite mais on n’a pas envie de descendre. Pourtant, il le faut bien, le couloir Whymper de descente est très exposé aux chutes de pierre et il s’agit de s’y engager le plus tôt possible. Nous allons en faire l’amère expérience…

Alex chausse les skis, inspiré par la pente pas trop trop raide mais quand même suffisamment pour que si tu tombes tu ne tombes qu’une fois. Et la neige béton ne le rassure vraiment pas du tout quand il s’engage. Je choisis l’option rappels sur la première partie. Dans une section moins raide et moins tôlée, je me décorde et désescalade pendant qu’Alex continue son sursis à chaque virage ! En rangeant une corde sur mon sac, je l’échappe et elle dégringole le couloir… comment faire les rappels avec un seul brin maintenant si on en a besoin… Pas le choix, on poursuit notre descente. Ça commence à chauffer beaucoup et des cailloux se mettent à dégringoler de la montagne à intervalle régulier. On cherche à aller le plus vite possible sans se mettre en danger : la neige devient très molle sous l’effet de la chaleur et je n’arrive plus à désescalader sereinement. Mes piolets n’ancrent pas, mes crampons bottent (se bourrent de neige), et la neige s’échappe sous mes pieds, m’obligeant à composer avec des appuis fuyants. Ça craint vraiment. Je choisis de chausser les skis pour porter plus et descendre plus vite, mais au bout de 20m de dérapage dans cette pente à 45° ou plus la présence d’une barre rocheuse en contrebas m’indique que clairement je joue un jeu dangereux. Et les cailloux qui tombent, qui tombent. Je rechausse les crampons et lutte pour atteindre un relais salvateur sur lequel Alex m’attend. Lui aussi trouve qu’à ski c’est de la roulette russe et veut faire des rappels avec nos 60m de corde. Je valide l’idée. Il nous faudra de nombreux rappels pour atteindre la rimaye. Et les 30m de descente réalisés à chaque fois ne nous permettent pas toujours d’atteindre le relais suivant, nous obligeant à de la désescalade encore une fois. La montagne rugit. Une avalanche. On regarde paniqués au-dessus de nous. Rien n’arrive. C’est passé dans le couloir voisin, les débris glissent sur le glacier en bas. Vite vite il faut qu’on se casse. Un dernier rappel m’amène en fil d’araignée dans la crevasse de la rimaye, je lutte pour atteindre l’autre bord sans descendre dans le frigo puis m’enfuis en terrain débonnaire pour fuir la face. Alex me suit et arrive en sécurité juste après.

20190227_071338Epuisés après cette aventure, on se repose en mangeant au milieu d’un cirque glaciaire féérique et en observant la face qu’on vient de fuir et qui vomit quantité de neige et de rocs comme pour nous hurler dessus. Nous étions pourtant largement à l’heure au sommet, mais les chaleurs actuelles dérèglent complètement la montagne. Il ne nous reste « que » la partie ski. Descendre le glacier de Talèfre, celui de Leschaux, puis la Mer de Glace ne devrait pas poser de problème. L’opération est simple, nous sommes à 3400m d’altitude, Chamonix à 1100m. Si on exclut le risque de tomber dans une crevasse, il ne nous reste que du plaisir. Le bilan est néanmoins plus contrasté : certes le dénivelé négatif est jouissif après les épreuves de la journée et la vitesse de descente est grisante. Mais ce qui sur la carte ne représente pas grand-chose est en réalité gigantesque, qui plus est en neige pas toujours évidente. Et surtout avec les cuisses qui se mettent en grève et refusent de tourner ! L’itinéraire devient technique sur la mer de glace à louvoyer entre les rochers puis après une courte montée il l’est à nouveau sur un chemin défoncé par le passage répété des skieurs de la vallée blanche.

Nous devons en plus déchausser régulièrement sur les sections sans neige. Cette course est éprouvante jusqu’au bout ! Chamonix se fait désirer et lorsqu’enfin on y arrive par une piste de ski salvatrice, le choc de revoir tant de monde après une journée loin des Hommes nous fait finalement presque regretter d’être retournés à la civilisation.

Actu David V et Alex P